Yukio Mishima ''Confession d'un Masque'' (Extrait, 1949)
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| St Sebastien, Guido Reni, 1615. |
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| Mishima en St Sebastien. Photo: Kishin Shinoyama, 1966. |
''Un
jour, profitant de ce que je n'allais pas à l'école à cause d'un
léger rhume, je pris des volumes de reproductions d’œuvres d'art,
que mon père avait rapportés comme souvenirs de ses voyages à
l'étranger, et je les emportai dans ma chambre où je les feuilletai
avec une grande attention. J'étais particulièrement enchanté par
les héliogravures des sculptures grecques, dans les guides des
divers musées italiens. En ce qui concerne les nus, parmi les
nombreuses reproductions de chefs-d’œuvre, ce furent ces gravures,
en noir et blanc, qui me séduisirent le plus. Ce qui était
probablement dû au simple fait que, même sur les reproductions, la
sculpture semblait plus vivante.
C'était
la première fois que je voyais ces livres. Mon avare père ne
pouvait supporter que les images fussent touchées et salies par des
mains enfantines, et craignant aussi – bien à tort ! - que je
puisse être attiré par les nudités féminines des œuvres
célèbres, tenait ces ouvrages cachés au plus profond d'une
armoire. Et pour ma part, jusqu'à ce jour là, je n'avais jamais
imaginé qu'ils puissent être plus intéressants que les
illustrations des romans d'aventures publiés en magazines.
Je
commençai par tourner une page vers la fin du volume. Soudain
apparut, à l'angle de la page suivante, une image dont je ne pus
m'empêcher de croire qu'elle était là pour moi, à m'attendre.
C'était
une reproduction du Saint
Sébastien de Guido Reni,
qui fait partie des collections du Palazzo Rosso, à Gênes.
Le
tronc noir et légèrement oblique de l'arbre servant de poteau
d'exécution se détachait sur un fond de forêt sombre et de ciel
crépusculaire, ténébreux et lointain, dans le style de Titien. Un
jeune homme d'une beauté remarquable était attaché nu au tronc
d'arbre. Ses mains croisées étaient levées très haut et les
courroies qui lui lisaient les poignets étaient fixées à l'arbre.
Aucun autre lien n'était visible et le seul vêtement qui couvrit la
nudité du jeune homme était une grossière étoffe blanche nouée
lâchement autour des reins.
Je
crus deviner que le tableau représentait le martyre d'un chrétien.
Mais comme il était l'oeuvre d'un peintre épris de beauté,
appartenant à l'école éclectique issue de la Renaissance, même
cette image de la mort d'un saint chrétien dégageait une forte
odeur de paganisme. Le corps du jeune homme – on aurait pu le
comparer à celui d'Antinoùs, le bien-aimé d'Hadrien, dont la
beauté a été si souvent immortalisée par la sculpture – ne
montre aucune trace des épreuves du missionnaire ou de la
décrépitude qu'on trouve dans les représentations d'autres
saints ; au contraire, il n'y a là rien d'autre que le
printemps de la jeunesse, rien que lumière, beauté et plaisir.
Son
incomparable nudité blanche rayonne sur un fond de crépuscule. Ses
bras musclés, les bras d'un garde prétorien accoutumé à bander
l'arc et à manier l'épée, sont levés selon un angle gracieux et
ses poignets liés sont croisés juste au dessus de sa tête. Son
visage est légèrement tourné vers le ciel et ses yeux grands
ouverts contemplent avec une profonde sérénité sa poitrine tendue,
son ventre rigide, ses hanches légèrement torses, mais une lueur
d'un mélancolique plaisir, pareil à la musique. N'étaient les
flèches aux traits profondément enfoncées dans son aisselle gauche
et son côté droit, il ressemblerait plutôt à un athlète romain
se reposant, appuyé contre un arbre sombre, dans un jardin.
Les
flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont
consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance
et de l'extase suprêmes. Mais il n'y a ni sang répandu, ni même
cette multitude de flèches qu'on voit sur d'autres représentations
du martyre de saint Sébastien. Deux flèches seulement projettent
leur ombre tranquille et gracieuse sur la douceur de sa peau, comme
l'ombre d'un arbuste tombant sur un escalier de marbre.
Mais
c'est plus tard que toutes ces interprétations et ces observations
me vinrent à l'esprit.
Ce
jour-là, à l'instant même où je jetai les yeux sur cette image,
tout mon être se mit à trembler d'une joie païenne. Mon sang
bouillonnait, mes reins se gonflaient comme sous l'effet de la
colère. La partie monstrueuse de ma personne qui était prête à
éclater attendait que j'en fisse usage, avec une ardeur jusqu'alors
inconnue, me reprochant mon ignorance, haletante d'indignation. Mes
mains tout à fait inconsciemment, commencèrent un geste qu'on ne
leur avait jamais enseigné. Je sentis un je ne sais quoi secret et
radieux bondir rapidement à l'attaque, venu d'au-dedans de moi.
Soudain la chose jaillit, apportant un enivrement aveuglant.
Un
moment s'écoula, puis, en proie à des sentiments de profonde
tristesse, je portai mes regards autour du pupitre devant lequel
j'étais assis. Un érable, en face de la fenêtre, jetait alentour
un reflet brillant – sur la bouteille d'encre, sur mes livres de
classe et mes cahiers, sur le dictionnaire et sur l'image de saint
Sébastien. Il y avait un peu partout des taches d'un blanc de nuage
– sur le titre imprimé en lettres d'or d'un manuel, sur le flanc
de la bouteille d'encre, sur un angle du dictionnaire. Certains
objets laissaient échapper des gouttes molles, comme du plomb,
d'aures luisaient d'un reflet terne, comme les yeux d'un poisson
mort. Par bonheur, un mouvement réflexe de ma main, pour protéger
l'image, avait empêché que le livre ne fût souillé.
Ce
fut ma première éjaculation. Ce fut aussi le début, maladroit et
nullement prémédité, de mes "mauvaises habitudes". "





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