James Baldwin - Entretien (Extraits, 1987). Inédit.
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| Photo : Mark B. Anstending |
Intellectuel
pionnier du militantisme pour les droits civils noirs, se rapprochant
de MALCOLM X ou de MARTIN LUTHER KING dans les années 60 lors de
longues discussions, et à son insu porte parole des droits
homosexuels, James Baldwin était à l'époque déjà établi comme
auteur culte avec une influence considérable sur JEAN GENET, ELIA KAZAN ou ALLEN GINSBERG, grâce notamment à son roman 'Giovanni's
Room' publié en 1956 tant bien que mal, rejeté par les éditeurs
américains à l'époque. En plein dans la période où le DSM
(Manuel de diagnostique et statistique de psychiatrie), considérait
l'homosexualité comme un trouble mental, James Baldwin prenait un
risque énorme, pour sa carrière, sa vie personnelle, tout.
Déterminé à aller de l'avant et de toujours se battre contre
l'injustice et la bêtise humaine, il continua à écrire et à
s'exprimer librement jusqu'à sa mort en 1987, à l'âge de 73 ans.
Extrait
d'un entretien avec Richard Goldstein, datant de 1987, inédit en français.
Interview complète en anglais ici.
Interview complète en anglais ici.
Quand
as-tu commencé à te reconnaître en ces termes ['gay',
'homosexuel'] ?
Ça
m'a touché de plein fouet quand j'étais assis à ma table de
classe. Je devais avoir quatorze ans. Toujours puceau. Je n'avais
aucune idée de la façon dont on devait réagir face à ça. Je ne
comprenais pas vraiment ce que je ressentais hormis le fait que
j'étais amoureux d'un garçon, par exemple. Mais c'était privé. Et
au moment où j'ai quitté la maison, à dix-sept ou dix-huit ans, et
toujours vierge, c'était devenu une chose comme une autre dans ma
vie, un problème que j'aurai à résoudre de moi même. Vous savez,
ça ne m'est jamais venu à l'esprit de rejoindre un club. Je dois
dire que je me sentais vraiment très, très seul. Mais j'étais seul
à tellement de niveaux que ce n'était qu'un aspect du problème.
Sens-tu
que tu as un devoir de responsabilité envers la communauté gay ?
Envers
ce phénomène que l'on appelle 'gay', ouais. Je ressens une
responsabilité spéciale parce que j'étais une sorte de témoin, tu
vois ?
Tu
es un de ses architectes, par le fait d'écrire publiquement dessus
et d'élever ça au domaine de la littérature.
J'ai
annoncé publiquement que ça restait une affaire privée, si tu vois
ce que je veux dire.
Quand je pense au risque que ça devait être d'écrire sur l'homosexualité à l'époque où tu l'as fait...
Quand je pense au risque que ça devait être d'écrire sur l'homosexualité à l'époque où tu l'as fait...
Tu
parles de Giovanni's Room. Oui, c'était dur. Mais je me
devais de clarifier quelque chose sur moi-même.
Comment
ça ?
De
ma place dans ce monde. De ce que je suis, qui je suis. Enfin,
Giovanni's Room n'est pas seulement un livre sur
l'homosexualité. C'est juste un moyen d'articuler le récit et de
faire avancer le livre. Go Tell It On The Mountain, par
exemple, n'est pas sur l’église, et Giovanni n'est pas
réellement sur l'homosexualité. C'est sur ce qu'il peut t'arriver.
Si tu est effrayé d'aimer quelqu'un. Ce qui est bien plus
intéressant que la simple question de l'homosexualité.
Mais
tu n'as pas essayé de masquer la sexualité.
Non.
Et cette décision à elle seule a du être énormément risqué.
Et cette décision à elle seule a du être énormément risqué.
Ouais,
mais l'alternative était encore pire. Si je n'avais pas écrit ce
livre, j'aurai probablement arrêté d'écrire.
C'était
sérieux à ce point.
C'est
sérieux à ce point. La question de l'affection, de la chaleur
humaine, de l'intégrité, et dans mon cas, la question d'essayer de
devenir écrivain, sont toutes liées avec la question de la
sexualité. La sexualité n'est qu'une partie, je ne sais même pas
si c'est la part la plus importante, mais elle est indispensable.
Est
ce que des gens t'ont conseillé de ne pas écrire ce livre de façon
aussi franche ?
Je n'ai rien demandé à personne. Mais quand j'ai proposé le bouquin terminé, on m'a balancé qu'il n'aurait jamais du être écrit. On m'a dit de garder en tête que je n'étais qu'un jeune négro écrivain avec un certain type de lecteurs, et que je ne devais pas les froisser. Ca aurait pu détruire ma carrière. Ils ne voulaient pas publier le livre, comme ils disaient, pour me faire une faveur. Donc j'ai envoyé le livre en Angleterre et ça s'est vendu là bas avant de se vendre ici.
Je n'ai rien demandé à personne. Mais quand j'ai proposé le bouquin terminé, on m'a balancé qu'il n'aurait jamais du être écrit. On m'a dit de garder en tête que je n'étais qu'un jeune négro écrivain avec un certain type de lecteurs, et que je ne devais pas les froisser. Ca aurait pu détruire ma carrière. Ils ne voulaient pas publier le livre, comme ils disaient, pour me faire une faveur. Donc j'ai envoyé le livre en Angleterre et ça s'est vendu là bas avant de se vendre ici.
Penses-tu
que ton conflit de sexualité t'as motivé, au début, pour écrire ?
Oui.
Enfin, tout était conflictuel. La sexualité n'était qu'un détail
parmi tant d'autres. Ça a été pendant un moment la chose qui m'a
le plus tourmenté et qui aurait pu être la plus dangereuse.
Dans quel sens ?
Dans quel sens ?
Et
bien, parce que ça me terrorisait.
Je
ne pense pas que les personnes hétéro réalisent à quel point
c'est effrayant de devoir finalement admettre à soi même que ça
fera parti de toi pour toujours.
C'est
extrêmement effrayant. Mais ce que tu appelles les personnes hétéro
ne sont pas plus à l'abri que moi au fond. Le fait d'aimer
quelqu'un, n'importe qui, et d'être aimé en retour est un grand
danger, une responsabilité énorme. Aimer un enfant, élever un
enfant. Les terreurs que les homosexuels endurent dans cette société
ne seraient pas si grandes si la société elle même ne devait pas
endurer toutes les terreurs qu'elle ne veut pas admettre. La
découverte de la préférence sexuelle d'une personne ne devrait pas
être vécu comme un trauma. C'est un trauma parce que nous sommes
dans une société complètement traumatisée.
Est
ce que tu aurais des explications sur les raisons d'une telle haine
de certaines personnes envers les homosexuels ?
La
peur, la terreur je suppose. La terreur de la chair. Après tout nous
sommes supposés être mortifiés par la chair, une doctrine qui a
conduit à bien des horreurs. C'est une culture très biblique; les
gens croient que le salaire du pêché est la mort. En fait, le
salaire du pêché est la mort, mais pas de la manière dont
les actuels gardiens de la morale le voit.
J'ai l'impression que la plupart des personnes gay ont des fantasmes sur le génocide.
Et bien, ce n'est pas exactement un fantasme puisque la société a une idée très, très clair à notre encontre. Surtout la police, ou bien encore les camionneurs. Je sais de ma propre expérience que les hommes macho -camionneurs, flics, les joueurs de foot – ces gens ont bien plus de complexes qu'ils ne veulent l'admettre. Ils ont des besoins qui, pour eux, sont littéralement impossible à exprimer. Ils n'osent pas regarder dans le miroir. Et c'est pourquoi ils ont besoin de pédales. Ils ont créé les pédales pour jouer de leurs fantasmes sexuels sur le corps d'un autre homme et de ne pas en assumer la responsabilité. Tu vois ce que je veux dire ? Je pense que c'est très important pour l'homosexuel mâle de reconnaître qu'il est une cible sexuelle pour d'autres hommes, et que c'est pour cette même raison qu'il est méprisé, et pourquoi il est traité de pédale. Il est traité de pédale parce que d'autres hommes ont besoin de lui.
J'ai l'impression que la plupart des personnes gay ont des fantasmes sur le génocide.
Et bien, ce n'est pas exactement un fantasme puisque la société a une idée très, très clair à notre encontre. Surtout la police, ou bien encore les camionneurs. Je sais de ma propre expérience que les hommes macho -camionneurs, flics, les joueurs de foot – ces gens ont bien plus de complexes qu'ils ne veulent l'admettre. Ils ont des besoins qui, pour eux, sont littéralement impossible à exprimer. Ils n'osent pas regarder dans le miroir. Et c'est pourquoi ils ont besoin de pédales. Ils ont créé les pédales pour jouer de leurs fantasmes sexuels sur le corps d'un autre homme et de ne pas en assumer la responsabilité. Tu vois ce que je veux dire ? Je pense que c'est très important pour l'homosexuel mâle de reconnaître qu'il est une cible sexuelle pour d'autres hommes, et que c'est pour cette même raison qu'il est méprisé, et pourquoi il est traité de pédale. Il est traité de pédale parce que d'autres hommes ont besoin de lui.
Est
ce que les homo noirs ont le même besoin de séparation que les homo
blancs ressentent ? Je veux dire, je me sens différent des
autres blancs...
Et
bien, je pense que c'est parce que tu es pénalisé, injustement. Tu
es placé à l'extérieur d'un certain confort et sécurité dans
lequel tu penses être né. Un personne noire et gay qui est un
problème épineux pour cette société est déjà, bien longtemps
avant que la question de la sexualité ne soit abordée, menacé et
marqué parce qu'il est noir ou qu'elle est noire. La question
sexuelle vient après celle de la couleur ; c'est simplement un
aspect supplémentaire du danger permanent dans lequel tous les
noirs vivent. Je pense que les homosexuels
blancs se sentent trompés car ils sont nés, en principe, dans une
société qui est supposé leur assurer une sécurité. L'anomalie de
leur sexualité les mets dans une position de danger, de façon
inattendue. Leur réaction m'apparaît comme une proportion directe
du sentiment de trahison vis à vis des avantages des blancs dans une
société de blancs. Voilà un élément, qui m'a toujours semblé
être propre à la confusion et aux complaintes. Je sais que ça
sonne très cru, mais le monde gay en tant que tel n'est pas plus
préparé à accepter les noirs que n'importe où en société. C'est
un monde fermé hermétiquement avec peu d'éléments attrayants,
notamment le racisme.
Tu
n'es pas perturbé par l'idée que des homosexuels puissent être
parents ?
Écoute,
des hommes ont couché avec d'autres hommes depuis des milliers
d'années – et formés des tribus. Ce n'est qu'une maladie du monde
moderne, vraiment. Une division artificielle. Les hommes continueront
à coucher entre eux quand les trompettes sonneront. Cette culture
infantile est ce qui a tourné ça en toute une affaire.
Donc tu penses que l'homosexualité est universelle ?
Donc tu penses que l'homosexualité est universelle ?
Évidemment.
Il n'y a rien en moi qui n'est pas en chacun d'entre nous, et rien
dans les autres qui n'est pas en moi. On est coincé sur le langage
employé évidemment. Mais ''homosexuel'' n'est pas un nom. Du moins
pas pour moi.
Quelle
partie du langage ce serait alors ?
Peut-être
un verbe. Tu vois, je ne peux que parler de ma propre vie. J'ai aimé
différentes personnes qui m'ont aimé en retour. Ça n'a rien à
voir avec ces étiquettes. Bien sur, le monde a toutes sortes de mots
pour nous définir. Mais c'est le problème du monde.
Qu'adviendra-t-il
des homos dans le futur ?
Personne
n'aura plus à s'appeler 'homo' ou 'gay'. C'est sans doute ce dont
j'ai le plus hâte. C'est une réponse à un argument faux, une
fausse accusation.
Qui
serait ?
Que
l'on aurait aucun droit d'être ici, que l'on devrait prouver que
l'on a le droit d'être là. Je n'ai rien à prouvé. Ce monde est
aussi à moi.
Que
dirais-tu à un homo qui serait sur le point de faire un coming out ?
Par
'coming out' tu veux dire le dire publiquement ?
J'imagine
que je t'impose un peu ce genre de termes.
Ouais,
je n'utilise jamais ces expressions. Mais quel genre de conseil je
pourrai donner ? Le meilleur conseil que j'ai jamais eu vient
d'un vieil ami à moi, un ami noir, qui m'a dit une fois que l'on
devait aller dans la direction que nous indique notre battement de
cœur. Si tu ne vis pas la seule vie que tu as, tu ne vivras pas
d'autres vies, tu ne vivra absolument aucune vie. C'est le seul
conseil que je puisse donner à quelqu'un. Ce n'est même pas un
conseil mais une observation.
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| En mémoire de James Baldwin (1924 - 1987) |
J'en profite pour intégrer une vidéo sur le thème du racisme. Chaque intervention de James Baldwin est tellement pertinente qu'il faut absolument que vous vous penchiez sur ses interviews disponibles un peu partout sur internet, ainsi que ses livres, bien entendu.





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