Bambi : le cabaret Madame Arthur & Le Carrousel


Témoignage de Marie-Pierre Pruvot, autrefois connue sous le nom de 'Bambi' lors des heures de gloire des nuits parisiennes, avec la troupe du Carrousel & Madame Arthur. Elle a publié plusieurs livres autobiographiques très intéressants, autant sur le plan personnel que sur le plan historique. Les passages en italique sont extraits de 'J'inventais ma vie' Tome 2, ''Madame Arthur'.

''C’est dans le souvenir du Divan Japonais et de sa chanteuse vedette que se crée, en 1946, 75bis, rue des Martyrs le cabaret MADAME ARTHUR. C’est un cabaret de travestis. Nous sommes dans l’euphorie de l’immédiat après-guerre, propice au succès. Je le découvre et y suis aussitôt engagée [à 18 ans]. La police est alors tatillonne, interdit le port du vêtement féminin. Il faut lutter, tenir tête, ne pas lâcher. C’est l’époque où on reconstruit et agrandit la scène. La configuration des lieux n’a pas changé depuis.

[Le spectacle] est accompagné d’un petit orchestre. On ignore pratiquement à cette date l’usage des musiques enregistrées. Les musiciens sont placés dans un coin de la scène. Au piano, monsieur GAINSBOURG, père de Serge. Le spectacle commence vers onze heures du soir et se termine vers cinq heures du matin. Il est composé de « tableaux » à thèmes qui durent entre trente et quarante minutes et sont séparés par des « entractes » pendant lesquels le public danse sur la scène. Deux hommes ne peuvent danser entre eux. Si cela arrive, l’orchestre arrête de jouer, sur ordre du patron (de la police, avec menace de fermeture pour attentat aux bonnes mœurs.) Le couple masculin rebrousse chemin.

Bambi, cabaret Mme Arthur, fin des années 50.

''Très théâtralement, Floridor annonça COCCINELLE. Il y eut des applaudissements. Elle parut. Il se fit dans le public un silence étrange que la musique d’orchestre ne parvint pas à couvrir… Coccinelle ne bougea pas : elle s’offrait à la curiosité et à l’admiration. J’étais dans le public. Je me projetais en elle. Je jouissais par avance du bonheur d’en faire autant, c’est-à-dire de ne rien faire d’autre que m’exposer sans un geste à tous les regards, sous les feux de la rampe, parée pour paraître…
Coccinelle exécutait avec une exubérance de starlette et une aisance époustouflante, en bikini, toutes le figures « sexy » de cette époque mémorable. Il y avait une communication entre ce modèle, ces photographes, et même ce public, une synergie, une surexcitation contagieuse qui multipliait sa puissance d’exhibition… Je la découvrais, je la voyais évoluer, posant, séduisant, inventant son être tout en gardant une personnalité puissante et en renouvelant sa beauté d’instant en instant. Elle avait beau être fascinée par les stars qu’elle adorait, même si le maquillage de la bouche ou la coiffure pouvait rappeler l’une ou l’autre, à condition d’y penser, elle ne jouait que de sa propre envergure qu’elle amplifiait encore, qu’elle imposait…
''

En septembre 1954, je rentre au CARROUSEL, 40 rue du Colisée, avec la nouvelle revue « New faces » ainsi nommé par la volonté du jeune chorégraphe qui revient des Etat Unis qui l’ont ébloui et où justement se donnait le spectacle « New faces ». Tania est l’artiste américaine qui vient d’elle-même à Paris. Elle a parmi nous un succès formidable. Elle débute la même année que moi. Les années suivantes, Stéphany fait venir Sone Teal et Leslee. Viendra plus tard Ricky Renee, Holly White, d’autres suivront. Tony April, si célèbre sous le nom d’April Ashley débute parmi nous. Très belle, très charmante. On ne peut nommer tout le monde...

Je travaille et j’habite avec mon amie Coccinelle qui fait tout pour m’aider. Je deviens Bambi. L’année suivante, Coccinelle part en tournée, je suis vedette au Carrousel. Un an plus tard, c’est moi qui pars en tournée.   Je peux faire des projets, je suis en train de réussir ma vie. Par Coccinelle, j’apprends qu’à Casablanca le Dr Burou commence à pratiquer des opérations de « réassignation de sexe », très au point, dit-on. Je me renseigne, je me mets à rêver, j’y crois. On ne renonce pas au plaisir. Rien ne me semble rédhibitoire.  Je vois arriver mes 25 ans. Tout me presse. Marc, mon compagnon, répète que je suis parfaite comme je suis. Un accident accélère tout : je manque de me noyer. Au moment où je crois que je vais mourir, je me promets que si, par miracle, je m’en sors, mon premier geste sera de m’en remettre au Dr Burou. L’amour que je porte à Marc, pourtant fort et sincère, ne peut peser dans la balance. Je m’envole pour Casablanca le 17 avril 1961. [C'est à ce moment] qu’a eu lieu ma renaissance quand l’état civil m’a rebaptisé Marie-Pierre.

Bambi, coulisses du Carrousel au début des années 60.

Bien que le mot « travesti » ait toujours été le nôtre jusque dans les années 1980, ce qui marque cette époque de nouvelle génération du Carrousel, c’est le passage progressif, mais rapide de la composition de la troupe. Les « vrais » travestis laissent la place aux transsexuelles. Il y a encore des garçons très masculins d’apparence qui font en scène de jolies femmes (mais qui « ne se prennent pas au sérieux ») l’archétype en est Leslee. Toutefois, la majorité d’entre nous vit à la ville une vie de femme souvent effacée.''


''Partout lorsqu'on se déplace, on intrigue... et, on est une sorte d'exemple aux yeux des gens. On ne cherche pas à l'être, mais on l'est malgré nous. C'est la raison pour laquelle tant de gens se méfient de nous. Tant de familles se méfient de nous, parce que c'est après notre passage que les enfants disent ''mais moi aussi je suis comme ça''... Et alors, ça fait peur. Et ça contribue aussi à, j'allais dire à notre élimination... On veut chercher à atténuer l'effet que l'on a fait. On cherche à nous dissimuler parce que c'est dangereux.''
Extrait du documentaire 'Bambi', réalisé par Sébastien Lifshitz (2013)



La légendaire Coccinelle
Bambi, 1957

Bref extrait du Bulletin Municipal Officiel relatant la séance (comique) du 28 novembre 1963 du Conseil municipal de Paris (qui n’a pas de maire à cette époque.)
M. René Thomas. – Voulez-vous me permettre une brève interruption, monsieur le Préfet ?
M. le Préfet de police. – Je vous en prie, monsieur le Conseiller.
M. le Président. – La parole est à monsieur René Thomas.
M. René Thomas. – Puisque vous avez bien voulu évoquer certains aspects de la prostitution particulièrement intempestifs, je me permettrai, monsieur le préfet de police, d’évoquer celui de la prostitution masculine. Je représente un arrondissement où elle sévit tout particulièrement : entre place Blanche et place Clichy on voit des jeunes gens faire du racolage avec tant d’audace et d’impudence qu’il est extrêmement difficile pour un homme seul de faire ce court chemin. On y rencontre des garçons dans des tenues extravagantes, avec des coiffures des plus élégantes, des coiffures véritablement féminines, très volumineuses. Certains sont également travestis… J’ajoute que c’est alors presque moins choquant parce que si l’on n’est pas très expérimenté, on ne sait pas trop à qui on a à faire…







 








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