David Wojnarowicz ''Au Bord Du Gouffre'' (1991)

Photo: Peter Hujar, 1981.
En 2004 est sorti une édition française de 'Close To The Knives' de David Wojnarowicz, traduit par 'Au Bord du Gouffre', et j'étais heureux de voir que quelqu'un s'intéressait à cette icône de l'underground New Yorkais. Alors, merci aux éditions Serpent à Plumes et à Laurence Viallet pour la traduction ! Né en 1954 dans le New Jersey, David Wojnarowicz quitta le lycée à 16 ans et bougea à New York, où il commença à se prostituer pour survivre. Ce bouquin est un témoignage radical d'un marginal, d'un gamin des rues, mais aussi d'un militant homosexuel, d'un écrivain, un performeur, un réalisateur, sculpteur, peintre, la liste est sans fin. 'Au Bord du Gouffre' est une immersion poignante dans la tête de l'auteur, partageant ses expériences dans les rues de New York, du Lower East Side, la prostitution, les abus sexuels, le sida, nous laissant voir à travers ses yeux toute sa haine et son mépris pour le gouvernement américain, et tout ce qui représente l'autorité, tout ce qui empêche une personne de vivre sa vie telle qu'elle l'entend. Bien loin des strass d'Hollywood, David Wojnarowicz s'adresse à nous directement des égouts immondes de New York, et crache son amertume et sa rage face à une amérique homophobe, prônant l'omniprésence d'un rôle modèle hétérosexuel ou les acquittements pour bon nombres de criminels condamnés pour violences ou meurtres d'homosexuels.

''Un ami à moi se baladait avec un pote autour de west street, ils avaient bu une bière dans un troquet puis ils s'étaient tirés et ils marchaient tranquillement dans la rue lorsqu'une bande de... gosses dans une voiture immatriculée dans le jersey commence à les suivre, ils passent tout le temps, y leur jettent des bouteilles y crient ''SALE PÉDÉ !'' puis ils repartent – bref la bagnole continue à les suivre au ralenti et un gamin se penche à la fenêtre et il crie ''Eh, tu m'la suces!'' alors mon ami lui fait un doigt et l'envoie bouler ; la caisse freine à mort et les cinq mômes se ruent dehors et se mettent à tabasser mon pote – son copain s'est cassé directos, mon ami a appris plus tard qu'il avait tout bonnement filé chez lui au pas de course, sans prendre la peine d'appeler les flics ni rien... alors voilà, les mecs se sont entassés pour mater cinq types en dérouiller un autre et y en a pas eu un pour bouger le petit doigt... mon pote m'a dit qu'ils lui ont écrasé la gueule et le thorax à coups de pompes, ils lui ont pété plein de côtes, ils lui ont écrabouillé les jambes... au bout d'un moment il sentait même plus les coups – ils lui sautaient à pieds joints sur le crâne et les bras et les jambes bref au final il m'a dit qu'il se souvenait avoir bondi sur ses pieds et fendu la foule et couru comme un dératé... son visage c'était de la bouillie ensanglantée... les gosses l'ont coursé mais il fonçait à toute blinde dans les rues il a changé de quartier et il a continué à courir jusqu'à ce qu'il tombe dans les pommes dans une ruelle... il s'est réveillé à l'hosto et il a appris qu'il avait passé six jous dans le coma... les flics l'avaient retrouvé inconscient dans west street entouré par un tas de badauds qui mataient sans rien faire. Apparemment cette histoire de bondir sur ses pieds et de piquer un sprint, c'était un délire... Il ne s'était jamais relevé... les morveux du jersey s'étaient tirés avant que les flics se pointent...''


J'ai pu immédiatement ressentir cette colère intense, quasiment autodestructrice, au travers une écriture frénétique, au style agressif et froid, me rappelant parfois les livres d'Hubert Selby Jr. Malade du sida le rongeant jusqu'à l'os, malade de cette société, malade de cette vie, on suit David Wojnarowicz en pleine dépression nerveuse dans différentes nouvelles, ''Un pédé en amérique : journal d'une désagrégation'', ''Dans l'ombre du rêve américain'', ''Cartes postales d'amérique : radioscopie de l'enfer'' ou ''Au bord du gouffre'' qui raconte la perte d'un ami proche face au sida. Une situation qu'il connait malheureusement par coeur :''Lorsqu'on m'a appris que j'avais contracté le virus, j'ai tout de suite compris que c'était le virus de cette société malade que j'avais contracté''. Les mots sont comme des coups de poings dans la gueule. Un crachat amer sur un monde pété jusqu'à la moëlle. Tellement sincère et poignant. Je connaissais déjà quelques uns de ses travaux comme sa série de collages ''Rimbaud In New York'', ses apparitions dans les films de Richard Kern (notamment 'Stray Dogs' de 1985) ou un de ses films ''Fire In My Belly' (1987), mais 'Au Bord du Gouffre' m'a vraiment marqué plus que tout. Je ne peux que le recommander fortement. Une pensée pour David, qui a été emporté lui aussi par le sida en 1992... 

 ''Il y a quelques mois j'ai lu dans le journal que la cour suprême des états-unis avait rendu un arrêt stipulant que les homosexuels n'ont aucun recours possible contre la violation de leur vie privée par le gouvernement. L'article précisait que l'homosexualité étant traditionnellement condamnée en amérique, seuls les hétérosexuels ou les personnes unies par les liens du mariage peuvent jouir de ce droit constitutionnel. Sans plus d'explication. Rien. Juste la froideur des caractères typographiques informant les lecteurs. Dans la plupart des régions des u.s.a. pour se faire acquitter d'un homicide il suffit de plaider que la victime, un sale pédé, a tenté de vous tripoter. En lisant l'article je sentais quelque chose remuer dans ma main : j'avais l'impression de me regarder depuis le haut du ciel ou d'observer par le mauvais côté d'un télescope mon reflet dans un miroir. Comprenant que je n'avais plus rien à perdre, je laissais mes mains devenir des armes, mes dents devenir des armes, chaque os et chaque muscle et chaque fibre et chaque goutte de sang sont devenus des armes, maintenant je suis paré pour le restant de mes jours.

La nuit en songe je rampe sur des pelouses fraîchement tondues, je contourne les statues et les chiens et les voitures qui surveillent votre geôle. Je m'introduis dans vos maisons par les plus infimes fissures des briques qui vous procurent un sentiment de confort et de sécurité. Je traverse vos salons et grimpe vos escaliers et je pénètre dans vos chambres à coucher. Je vous réveille pour vous raconter ce qui m'est arrivé lorsque j'avais dix ans, un jour que je rôdais autour de times square à la recherche d'un homme qui se coucherait sur moi pour me prodiguer les câlins et les baisers dont ma mère et mon père me privaient. Je me suis fait accoster par un type qui m'a emmené dans un coin reculé le long des quais et m'a roué de coups tant il avait peur des pulsions ardentes enfouies dans ses entrailles. J'aurais aimé l'étrangler mais mes mains trop petites ne pouvaient faire le tour de son cou. Je vous réveillerai pour vous accueillir dans votre cauchemar.''



Au Bord Du Gouffre (extraits). 1991.


Manifestation, New York, 1988.

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